Doel, le village nucléaire fantôme
Doel, le village nucléaire fantôme

Doel, le village nucléaire fantôme

Doel, le village nucléaire fantôme

Le mausolée punk du street art

Doel, Belgique

Nous sommes quasiment aux Pays-Bas, mais aussi dans la zone portuaire du port d'Anvers en Belgique, premier port chimique d’Europe.

Dès le début des années 60, les marais de l’Escaut sont voués à l’extinction pour être remplacés par de gigantesques docks et le ballet incessant de supertankers sur des dizaines de kilomètres.

Construits sur un polder comme Doel, les villages de la rive droite ont été les premiers à être rayés de la carte, laissant parfois une trace insolite, comme la tour de l’église de Wilmarsdonk, cernée par des montagnes de conteneurs plus hautes qu’elle.

Situé sur un espace de 150 hectares en plein marais salant devant une digue d’environ 15 mètres de haut, le village de Doel (prononcez « Doul ») devait subir le même sort pour voir s’ériger à la place un nouveau dock, le Saeftinghe dok – car il y a déjà un Doel dok plus loin.

En 1972, Doel compte 1 300 habitants.

Les premiers riverains commencent à déserter le village dès les années 1970, suite à la construction d’une centrale nucléaire située 1 km plus au nord, dont on voit les réfrigérants depuis le canal.

Elle compte 4 réacteurs qui font tour à tour les gros titres de la presse, le parc nucléaire belge n’étant pas parmi les plus stables…

Rescapé de l’expansionnisme industriel

À la même époque, la récession freine l’extension du port.

Mais les politiciens locaux ne veulent pas croire que puisse s’arrêter la puissante machine économique : c’est qu’il s’agit d’avoir un port au moins aussi grand que celui de Rotterdam, dans les Pays-Bas voisins. Ne pas perdre la face dans la concurrence avec les Hollandais, tel est le credo.

Le projet d'expropriation n’est jamais réellement abandonné et revient à l'ordre du jour des gouvernements flamands successifs, y compris d'Agalev, les écologistes flamands. Un médiateur social entre même dans la danse pour inciter les habitants à quitter volontairement le village, une procédure qui permet de rendre exsangue en quelques années une grande partie du lieu.

Le 1er mai 2003 ne vivaient plus dans le centre de Doel que 214 habitants, et en septembre de la même année, l’école communale est fermée après constatation que seuls 8 élèves s’y étaient inscrits.

En septembre 2011, les 200 derniers résistants sont évacués.

Il resterait à ce jour encore 26 irréductibles retranchés chez eux au milieu d’un village en ruine, à moitié détruit et  digne d’un Far West crépusculaire.

Le Stalingrad des marais

Parfois lieu de tournage de films pornographiques amateurs éphémères, Doel n’est plus que l’ombre de lui-même.

Dans certaines maisons ou jardins, meubles et jouets traînent encore. Même les pompes à essence ont été éventrées et taguées. Mises à vif, ces machines ressemblent encore plus à des robots, leur donnant ainsi un look de fin du monde.

Écoles, stations-service et mairie sont plongées dans le silence. Seul s'entend le bourdonnement constant des lignes électriques à haute tension, intensifiant cette atmosphère post-apocalyptique.

Sur la digue, le monument aux morts, érigé en hommage aux soldats anglais qui ont défendu le village des bombardements allemands (35 maisons détruites), a disparu, déplacé derrière la centrale, au grand dam des familles d’anciens combattants. Un déménagement auquel la BBC consacra un sujet…

Un village devenu le mausolée punk du street art

Doel, c’est un des endroits underground par excellence, le village street art de référence. Tags, graffs, fresques ou collages : toutes les formes et tous les genres sont représentés.

Sur une palissade en briques rouges, Quick et Flupke s’exercent au throw-up sous le regard sévère de l’Agent 22 posté sur le pignon voisin. Plus loin, un oiseau géant tout droit sorti de Hitchcock a pris possession d’une carcasse de maison comme perchoir.

Curieux carnaval de taureaux terrassés, de porcs décapités, d’éléphants envolés, de créatures défigurées, de compositions abstraites, de block-letters, de tags, de flops, rehaussé de pochoirs et de poèmes scotchés ou placardés, et même des mosaïques de capsules de bières : tous les supports et toutes les techniques sont convoqués.

Des anonymes ont laissé leur signature, mais des artistes connus sont aussi passés par là.

C'est le cas de l’artiste belge Roa, mondialement connu avec ses fresques animalières en noir et blanc. Ses animaux – vache, rat, gorille et corbeau – sont reconnaissables au premier coup d'œil. Jiem et Resto sont venus avec leurs bombes peindre en 2009. En 2010, c’est à la brosse et à la bombe que Flavia, Emer K et Grolou ont signé leur passage dans le village.

Autre fresque emblématique, le Jokerbama, une œuvre de l'artiste Ives One d'Amsterdam réalisée en 2008 (dont la tache rouge sur le front n'est pas d'origine).

Mis à part les graffs qui tapissent les murs, des œuvres d'art éphémères s'élèvent par-ci par-là dans les rues. Comme on fleurit une tombe, chaque façade est aussi coloriée d’un petit cœur rouge.

Doel, village écorché exhibant son squelette, désormais peuplé de survivants, d’extraterrestres, de robots et de rats géants.

La conteneurisation du monde

Tout autour de Doel, c’est un spectacle à perte de vue de milliers de ces parallélépipèdes métalliques qui ont, l’air de rien, tant contribué au déchaînement du libre-échange.
C’est pour eux qu’on sacrifie Doel.

Ils donnent au port cette allure de cathédrale cubiste, affranchie de la contrainte de la distance, vouée au culte de la croissance et du « juste-à-temps ». Des millions de conteneurs, le monde entier en conteneur. Des conteneurs de produits agricoles, génétiquement modifiés ou non. Des conteneurs de réfugiés, morts ou vifs.

Une fin inéluctable ?

Un seul commerce a survécu jusqu’à présent, le Doel 5, qui doit son nom aux 5 tours de service qui ont lieu chaque jour dans la centrale nucléaire. C’est le QG des ouvriers, ils y passent pendant l’heure du midi ou après leur travail.

Contre toute attente, le café est toujours rempli. On y mange, on y boit, on oublierait presque que dehors tout est laissé à l’abandon.
L'établissement a fêté en mai 2016 ses 18 ans.

Aujourd'hui, l'avenir du village reste en suspens, le projet d'agrandissement du port d'Anvers pour lequel les habitants ont été expropriés est toujours à l'arrêt, faute d'argent.
Selon un rapport de Greenpeace : "Au niveau mondial, l’emplacement de Doel doit être considéré comme un des six sites les plus vulnérables et, de loin, le plus vulnérable en Europe".

D’après la légende, l’Osschaert serait de retour. Ce lutin maléfique, qui pouvait prendre d’infinies apparences, harcelait le pêcheur ou le paysan de ses facéties dans cette partie des Flandres belges.

Comme il n’y a plus ni pêcheur ni paysan, qui sait quel mortel il ira désormais tourmenter?

 

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